Portrait : Aïcha Diallo, la jeune entrepreneure strasbourgeoise qui réinvente l’insertion pro au Neuhof
À 28 ans, Aïcha Diallo, originaire du Neuhof, quartier populaire du sud de Strasbourg, lance Le Pixel, un tiers-lieu solidaire dédié à l’insertion professionnelle des habitants des quartiers prioritaires. Ce projet, qui ouvrira ses portes le 2 mars 2026 dans l’ancien hôpital Lyautey, vise à transformer un bâtiment historique en un hub d’opportunités pour les jeunes et les demandeurs d’emploi locaux. Fille d’immigrés maliens, Aïcha a grandi dans ce quartier marqué par le chômage et la précarité, ce qui l’a poussée à agir.
Pour découvrir d’autres initiatives locales inspirantes, lisez le portrait d’une entrepreneure strasbourgeoise.
Un projet ancré dans le Neuhof, quartier en quête de dynamisme
Le Neuhof, l’un des quartiers prioritaires de la politique de la ville à Strasbourg, cumule des défis socio-économiques avec un taux de chômage supérieur à 20 % chez les jeunes. L’ancien hôpital Lyautey, bâtiment d’honneur de 400 m², inoccupé depuis des années, renaît grâce à cet appel à projets lancé par la Ville de Strasbourg. Aïcha Diallo, à la tête de sa structure Cybergrange, cofondée en 2019, a été désignée lauréate aux côtés de NHF Cité d’arts et de cultures, deux associations pilier du quartier.
« On procède beaucoup par expérimentations, en concertation avec les habitants », confie Aïcha lors d’un entretien au café du quartier. Cette approche participative implique déjà des ateliers avec une centaine de résidents pour co-construire la programmation : formations courtes en numérique, coaching entrepreneurial et espaces de coworking gratuits.
Le Pixel : un budget maîtrisé pour un impact maximal
Le fonctionnement annuel du tiers-lieu est estimé à 100 000 €, financé à 60 % par la Ville de Strasbourg via un marché public dédié. Aïcha mise sur une subvention régionale de 30 000 € de la Région Grand Est et 10 000 € générés par des activités payantes comme des locations d’espaces. Neuf personnes, issues des deux associations partenaires, animeront le lieu, avec un poste de coordination dédié créé pour l’occasion.
Ce modèle économique hybride évite la dépendance aux subventions pures. « J’aime montrer que l’on peut transformer le territoire grâce à des projets associatifs », s’enthousiasme Aïcha. Mais elle tempère : « Comment créer un lieu de vie qui soit beau et qui rayonne sans embourgeoiser le quartier ? » Une interrogation qui résonne chez les habitants craignant une gentrification.
Des activités taillées pour l’insertion professionnelle
Au programme : des modules de formation en compétences numériques, inspirés des succès de Cybergrange qui gère déjà trois autres tiers-lieux au Neuhof et à la Meinau, comme Le Shadok ou Le Repaire. Des partenariats avec Pôle Emploi et des entreprises locales viseront à placer 50 jeunes en alternance d’ici fin 2026. L’espace inclura aussi une vitrine pour l’économie sociale et solidaire, avec des stands pour artisans du quartier.
Contexte strasbourgeois : explosion des tiers-lieux solidaires
Strasbourg connaît un boom des tiers-lieux engagés, comme KaléidosCOOP dans le quartier Coop, un espace transfrontalier de 2 800 m² ouvert en 2022 pour l’innovation sociale et l’emploi franco-allemand. À deux pas du Rhin, il propose coworking, boutique ESS et accompagnement pour demandeurs d’emploi, attirant étudiants et entrepreneurs. Kaleidoshop, sa halle marchande solidaire de 470 m², ouvrira le 8 décembre au 5 rue de la Coopérative, avec une trentaine de corners pour artisans locaux.
Le Wagon Souk, tiers-lieu festif derrière la gare depuis 2022, complète ce paysage avec sa cantine associative, friperie solidaire et magasin gratuit pour les plus démunis. « La solidarité, c’est notre liant, elle traverse toutes nos actions », explique Zaï Mo, cofondateur. Ces initiatives tissent un réseau qui bénéficie au Neuhof, souvent isolé du centre-ville.
Perspectives des habitants et élus locaux
Pour les résidents du Neuhof, Le Pixel représente un espoir concret. Fatima, 35 ans, mère célibataire au chômage, y voit « une chance de se former sans quitter le quartier ». La maire écologiste de Strasbourg, Jeanne Barseghian, soutient le projet : « Ces tiers-lieux sont des leviers pour l’égalité des territoires. » Des critiques persistent toutefois sur le risque d’exclusion des plus précaires face à des espaces neufs.
Impact attendu sur les quartiers populaires
Le Pixel s’inscrit dans une vague d’initiatives locales, comme le Village du Partage Place Kléber pendant le marché de Noël, qui réunit 110 associations pour des actions solidaires. À l’échelle du Neuhof, il pourrait réduire l’isolement en favorisant 200 rencontres annuelles et 100 insertions professionnelles d’ici 2027, selon les projections d’Aïcha. Cela dynamise l’économie locale sans chasser les habitants modestes.
Les enjeux transfrontaliers inspirent aussi Aïcha, qui envisage des ponts avec Kehl pour des formations bilingues. « Strasbourg n’est pas que la Petite France ; les quartiers populaires méritent leur part de lumière », martèle-t-elle. Des associations comme Abribus, qui distribue 1 500 repas par semaine via son bus itinérant, applaudissent cette complémentarité.
Défis et ambitions d’une entrepreneure engagée
À 28 ans, Aïcha Diallo cumule déjà un parcours impressionnant : master en gestion de projets sociaux à l’université de Strasbourg, volontariats chez Caritas Alsace et création de Cybergrange avec un financement participatif de 50 000 €. Son objectif ? Dupliquer Le Pixel dans la Meinau d’ici 2028. Mais les contraintes budgétaires pèsent : les financements publics pour les tiers-lieux pourraient baisser de 95 % en 2026 au niveau national.
Malgré cela, elle reste optimiste. Les habitants, consultés via des assemblées de quartier, plébiscitent le projet à 85 %. Le Pixel n’est pas qu’un lieu ; c’est un symbole de résilience pour 15 000 habitants du Neuhof.
Un modèle pour l’avenir de Strasbourg
En favorisant l’ESS et l’emploi local, Le Pixel répond aux besoins immédiats tout en posant les bases d’un développement durable. Aïcha Diallo incarne la nouvelle génération d’entrepreneures sociales strasbourgeoises, entre tradition alsacienne de solidarité et innovation urbaine. Pour les quartiers populaires, c’est une bouffée d’air frais dans un contexte de tensions sociales croissantes.
Les prochaines semaines verront l’aménagement du bâtiment, avec un crowdfunding pour du mobilier recyclé. Strasbourg, capitale européenne, prouve une fois de plus que l’innovation naît souvent des territoires oubliés.
