Strasbourg féminise ses rues avec quarante nouveaux espaces au féminin
La Ville de Strasbourg a récemment décidé de nommer quarante espaces publics en hommage à des femmes qui ont laissé leur empreinte dans l’histoire, la culture, la science ou les luttes sociales. Cette initiative s’inscrit dans une volonté affirmée de féminiser l’espace public, alors que de nombreuses rues continuent de porter majoritairement des noms masculins.
Cette nouvelle série de dénominations englobe des rues, des squares, des passerelles, des équipements scolaires ainsi que des lieux de quartier. Les habitantes et habitants de Strasbourg pourront découvrir ces changements à travers l’installation progressive des plaques, les mises à jour d’adresses et l’appropriation symbolique de ces nouveaux noms.
Une politique de rattrapage historique assumée
Strasbourg s’est engagé depuis plusieurs années dans une politique visant à visibiliser les femmes dans l’espace public. Les statistiques montrent qu’une majorité écrasante des voies est encore nommée d’après des hommes, souvent des militaires, des hommes politiques ou des industriels.
Les élus strasbourgeois affirment que cette nouvelle série de quarante dénominations est le résultat d’un travail de longue haleine. L’objectif est d’équilibrer le déséquilibre historique et de faire connaître des parcours féminins longtemps oubliés.
Ce projet fait également partie d’un cadre plus ambitieux concernant l’égalité femmes-hommes, déjà apparent dans les politiques culturelles, éducatives et associatives de Strasbourg. En féminisant ses rues, la ville souhaite « faire de la ville un support de mémoire partagée et plus inclusive », comme cela est souvent souligné durant les débats municipaux.
De Rosa Luxemburg à Ilse Totzke : un panthéon local au féminin
Au sein des nouvelles dénominations, certains noms se démarquent par leur portée symbolique significative. Ainsi, une passerelle Rosa Luxemburg est prévue, honorant la philosophe, économiste et militante révolutionnaire d’origine polonaise, figure emblématique du mouvement ouvrier européen du début du XXe siècle.
Un square Ilse Totzke sera également établi. Ilse Totzke (1913-1987) fut une résistante, ayant payé un lourd tribut pour son engagement face au nazisme, incarnant ainsi la lutte pour la liberté et la dignité humaine. Par ce choix, Strasbourg ancre son histoire locale dans les grandes épreuves du XXe siècle européen.
D’autres femmes, issues de la culture, de la recherche, de l’éducation populaire, du sport ou des mouvements féministes, seront également honorées. Cette approche vise à dresser un panorama pluriel, où des figures mondialement connues sont aux côtés de personnalités locales, évitant un « panthéon » uniforme et lointain.
Un impact concret dans les quartiers strasbourgeois
Sur le terrain, ces quarante dénominations toucheront un large éventail de secteurs : quartiers de la Krutenau, du Neudorf, de la Meinau, de Koenigshoffen, ainsi que les nouveaux ensembles urbains en développement dans l’Eurométropole. Les habitants pourront voir ces nouveaux noms sur les panneaux indicateurs, les plans de quartier, ainsi que dans les systèmes de navigation et les registres administratifs.
Pour les riverains, ces changements nécessiteront parfois une adaptation, notamment pour les entreprises, associations et services situés dans les rues renommées. La municipalité prévoit généralement un accompagnement, incluant des informations préalables, des courriers aux résidents ainsi qu’un calendrier de transition pour minimiser les inconvénients.
Localement, beaucoup perçoivent aussi cette initiative comme une façon de redonner du sens au quotidien. Une habitante du centre-ville a ainsi déclaré : « Quand je dirai à mes enfants que nous prenons le tram pour aller au square Ilse Totzke, j’aurai une histoire à leur raconter. Ce n’est plus juste un nom, c’est une vie derrière. »
Une démarche participative et pédagogique
La féminisation des rues ne s’est pas faite sans consultation. À Strasbourg, la sélection des noms repose sur les contributions des services municipaux, de la commission de dénomination, mais aussi d’associations, d’historiens et de collectifs féministes locaux.
Des consultations et des ateliers ont été organisés dans les dernières années pour identifier des figures féminines inspirantes, impliquant notamment des écoles, des structures de quartier et des associations de mémoire. Certains établissements scolaires strasbourgeois ont par exemple exploré les vies de femmes scientifiques, artistes ou militantes, dont certaines apparaîtront sur les listes de noms proposées.
Ce processus vise aussi à être pédagogique. Les panneaux explicatifs, les dossiers diffusés dans les écoles ainsi que les actions avec les bibliothèques de quartier visent à faire de ces nouvelles dénominations un outil éducatif sur l’égalité et l’histoire.
Une visibilité accrue des femmes dans l’espace public
Pour les associations féministes de Strasbourg, cet enjeu va bien au-delà du symbole. Elles soulignent que l’existence de noms de femmes sur les plaques de rues, dans les stations de tram ou dans les équipements publics contribue à façonner les perceptions, particulièrement chez les plus jeunes.
« Les noms que l’on croise tous les jours finissent par définir ce que l’on considère comme normal dans l’histoire », a déclaré une militante locale engagée dans la lutte pour l’égalité. « Quand on ne voit que des hommes sur les murs, on intériorise l’idée qu’ils seraient les seuls à avoir compté. »
Bien que la ville de Strasbourg ne soit pas la seule à mener cette politique, elle est citée comme un modèle parmi les collectivités françaises pour la cohérence et la continuité de son engagement. L’instauration de quarante nouveaux espaces féminisés d’un seul coup accentue la visibilité de cette démarche.
Réactions des habitants et enjeux du quotidien
Les réactions au sein de l’agglomération sont majoritairement positives, même si des préoccupations pratiques émergent, particulièrement concernant les démarches administratives liées aux modifications d’adresse. Certains commerçants ou artisans redoutent par exemple le coût imposé par la mise à jour de leurs documents professionnels, enseignes et supports de communication.
La municipalité insiste sur l’accompagnement prévu et souligne que la majorité des nouveaux noms sont attribués à des rues ou espaces récents, limitant ainsi l’impact sur les adresses existantes. Dans les quartiers en renouvellement urbain, la féminisation est souvent anticipée dès l’origine, évitant ainsi les modifications de noms en cours de route.
Pour de nombreux habitants, cette évolution de la cartographie urbaine est perçue comme un reflet du fait que la ville se met en phase avec les valeurs qu’elle promeut en matière d’égalité. Une mère de famille croisée à la Meinau a exprimé : « C’est un message envoyé aux petites filles : leurs modèles existent, ils ont un nom, et ce nom est écrit dans la ville où elles grandissent. »
Au-delà des plaques : un levier pour repenser la ville
En féminisant quarante espaces publics en une seule fois, Strasbourg ne se contente pas de changer des plaques, mais ouvre un débat sur la manière dont la ville raconte son histoire. La question de « qui mérite un nom de rue » soulève des réflexions sur la place accordée aux artistes, aux minorités, aux personnes d’origine immigrée, ainsi qu’aux acteurs et actrices de la vie associative.
Les services de la Ville envisagent déjà de poursuivre cette dynamique dans les années à venir, en fonction des créations de voies et des réaménagements. En tant que ville européenne et universitaire, Strasbourg semble désireuse d’assumer pleinement son rôle de laboratoire d’une initiative locale à Strasbourg mémoire urbaine plus égalitaire.
Pour les Strasbourgeoises et Strasbourgeois, cette initiative se lit désormais au niveau du trottoir. Dans les rues, sur les plans de quartier ou dans les annonces des bus et trams, des noms de femmes inspirantes et historiques apparaissent progressivement pour rééquilibrer le récit de la cité, plaque par plaque.
