Strasbourg donne des noms de femmes à ses rues pour rééquilibrer l’espace public
Strasbourg poursuit sa politique de féminisation de l’espace public avec l’inauguration d’une quarantaine de rues, places, allées et passerelles portant désormais des noms de femmes. Pour la municipalité écologiste et ses partenaires, il s’agit de combler un retard historique et de rendre visibles des figures féminines souvent oubliées, tout en parlant concrètement de l’égalité aux habitants.
Une politique de rattrapage dans toute la ville
Depuis plusieurs années, la Ville de Strasbourg s’est engagée à augmenter la part de dénominations féminines dans sa toponymie, c’est‑à‑dire dans les noms de rues, d’écoles, d’espaces publics. En 2021, seulement environ 16 % des lieux honorant une personnalité portaient le nom d’une femme ; en 2025, ce taux atteindra environ 20 %, soit plus de 190 espaces féminisés à l’échelle de la commune.
La quarantaine de nouvelles rues et lieux baptisés au féminin s’inscrit dans cette trajectoire d’augmentation progressive. La démarche ne concerne pas uniquement les nouveaux quartiers en périphérie, mais aussi des secteurs en renouvellement urbain comme le Port du Rhin ou le quartier de la Coop, à l’est de la ville, en bordure du Rhin et de la frontière allemande. Cette volonté d’élargir la présence des femmes dans l’espace public est une réponse au déséquilibre historique observé dans la dénomination des lieux de la ville. Par ailleurs, Strasbourg prépare une programmation culturelle immersive sur la place du Château à partir de septembre 2025 pour animer l’espace public programming culturelle immersive.
Vingt-deux nouvelles dénominations en une année, et plus encore
Pour une seule année récente, la Ville a validé 22 nouveaux lieux portant des noms de femmes – artistes, résistantes, intellectuelles, militantes ou élues locales. Ces dénominations s’ajoutent aux précédentes et à celles en cours, pour constituer une quarantaine de nouvelles appellations féminines réparties sur plusieurs opérations d’aménagement.
Parmi les lieux déjà actés, on trouve par exemple la passerelle Rosa Luxemburg, en hommage à la militante socialiste et révolutionnaire, ou l’allée Berthe Diebolt‑Sieffer, pionnière du conseil municipal de Strasbourg en 1945. La municipalité met en avant un équilibre entre figures locales – souvent méconnues – et figures nationales ou internationales dont le nom résonne immédiatement auprès du public. Cette approche permet d’éveiller l’intérêt des citoyens pour l’héritage culturel et historique des femmes dans la société.
Une commission de dénomination ouverte aux habitants
Derrière ces décisions, une commission de dénomination réunit élus, historiens, représentants d’institutions culturelles et habitants. Cette instance examine les propositions, vérifie la biographie des personnalités, s’assure de leur lien avec l’histoire strasbourgeoise ou européenne, et veille à la diversité des profils.
La Ville encourage par ailleurs les habitants, associations et conseils de quartier à soumettre des noms, ce qui ancre la démarche dans une participation locale plutôt que dans une décision strictement descendante. Pour les riverains, cela se traduit souvent par des réunions publiques où les projets de nouveaux noms sont présentés et discutés, à l’échelle de la rue ou du quartier. Cet engagement des communautés locales renforce le sentiment d’appartenance et d’identité au sein des quartiers strasbourgeois.
Le quartier de la Coop comme laboratoire de féminisation
Le quartier de la Coop, sur l’ancien site de la Coopérative de consommation alsacienne, est l’un des territoires emblématiques de cette politique. Dans ce secteur en pleine reconversion, plusieurs rues, places et espaces publics ont été pensés dès l’origine avec des noms de femmes, afin d’afficher clairement le choix politique dès l’arrivée des nouveaux habitants.
Parmi les noms retenus dans cette zone, on trouve par exemple des figures comme Eleanor Marx, militante socialiste et féministe, ou Yvonne Foinant, personnalité engagée dans la vie locale, aux côtés d’autres femmes issues des mondes artistique, scientifique ou militant. Pour les nouveaux riverains, emménager « rue d’une femme » devient un marqueur identitaire du quartier, au même titre que ses anciennes halles industrielles réhabilitées ou ses équipements culturels. Cela souligne l’importance de l’articulation entre l’histoire locale et l’espace public contemporain.
« Faire connaître ce qu’elles ont apporté à la vie collective »
Pour Anne Mistler, adjointe à la maire chargée de la culture, la féminisation des rues traduit une « volonté forte d’égalité femmes‑hommes ». Donner des noms de femmes à des rues, explique‑t‑elle, c’est « faire connaître ce qu’elles ont apporté à la vie collective », en transformant chaque plaque de rue en support de mémoire et de pédagogie.
Les noms retenus racontent des parcours variés : résistantes de la Seconde Guerre mondiale, artistes engagées, scientifiques pionnières, militantes pour les droits civiques ou élues locales qui ont façonné les institutions strasbourgeoises. Pour la Ville, cette diversité permet à chaque habitant, « petite fille comme petit garçon », de se reconnaître dans ces figures et d’élargir les modèles proposés dans l’espace public. Cela contribue à une symbolique valorisante pour tous les genres dans l’espace urbain.
Une réponse à la sous‑représentation historique des femmes
À Strasbourg comme ailleurs en France, les études de toponymie montrent une sous‑représentation massive des femmes dans les noms de rues. Au niveau national, des chiffres couramment cités indiquent qu’à peine 5 % des rues et 2 % des boulevards et avenues portent le nom d’une femme, un constat rappelé par des collectifs féministes qui ont mené des actions symboliques dans la capitale alsacienne.
En 2022, par exemple, des militantes avaient rebaptisé temporairement plusieurs artères emblématiques de Strasbourg – comme la place Kléber ou la rue des Grandes‑Arcades – avec des noms de femmes célèbres, collés sur les plaques existantes. Cette action avait mis en lumière le décalage entre la mémoire officielle, largement masculine, et la richesse des parcours féminins possibles ; la mairie reprend aujourd’hui ce combat sur le terrain institutionnel en inscrivant ces noms dans la durée. Ce rééquilibrage est essentiel pour une reconnaissance pleine et entière des contributions féminines à l’histoire et à la culture de l’Alsace.
Un impact concret pour les habitants et la vie quotidienne
Pour les résidents, la multiplication des noms de femmes n’est pas qu’un symbole : elle modifie les repères quotidiens, des adresses postales aux indications données aux visiteurs. Certaines habitantes racontent qu’elles se sentent « fières » d’habiter une rue qui célèbre une femme, tandis que des enseignants du primaire utilisent les noms des écoles ou des allées comme point de départ pour des projets pédagogiques. Cet impact se ressent dans le quotidien et contribue à une éducation à l’égalité dès le plus jeune âge.
Les commerçants et associations de quartier s’approprient aussi ces nouvelles dénominations, en organisant des événements autour de la personnalité honorée – expositions, conférences, parcours de découverte. La municipalité travaille par ailleurs à la mise en place de supports explicatifs (plaques biographiques, cartes, contenus numériques) pour éviter que ces noms ne restent de simples intitulés, et pour encourager les Strasbourgeois à découvrir les histoires qui se cachent derrière chaque panneau. Cette démarche vise à créer un lien entre l’histoire féminine et l’expérience vécue des habitants.
Entre adhésion, curiosité et débats locaux
À l’échelle de la ville, la démarche est globalement bien accueillie par les habitants, soucieux de préserver l’identité locale tout en ouvrant la voie à une représentation plus juste des femmes dans l’espace public. Beaucoup y voient une façon concrète de parler d’égalité sans se limiter aux grands discours, en agissant sur un élément très visible du quotidien.
Comme pour toute transformation urbaine, la féminisation des rues suscite aussi des questions pratiques et parfois des débats. Certains riverains s’interrogent sur les démarches administratives liées au changement de nom, d’autres discutent de la notoriété ou de l’origine géographique des femmes choisies, plaidant tantôt pour davantage de figures strasbourgeoises, tantôt pour plus de personnalités internationales. Ce dialogue au sein de la communauté est essentiel pour renforcer la légitimité de cette initiative et s’assurer qu’elle répond aux attentes de tous.
Une ville laboratoire pour la visibilité des femmes dans l’espace public
Strasbourg, siège de plusieurs institutions européennes, se positionne ainsi comme une ville laboratoire sur la question de la visibilité des femmes dans l’espace public. En assumant un objectif chiffré de progression et en associant habitants et experts, la municipalité fait de la toponymie un levier politique à part entière, au même titre que l’urbanisme ou la culture. De plus, des projets d’art public transforment le paysage urbain de Strasbourg en 2025 art public à Strasbourg.
La quarantaine de rues nouvellement féminisées ne résout pas entièrement le déséquilibre, mais marque une étape importante vers un espace public plus paritaire et plus représentatif de l’histoire réelle de la ville. Pour les Strasbourgeoises et les Strasbourgeois, chaque nouveau panneau au nom d’une femme vient rappeler que la ville ne se contente pas de célébrer son passé : elle réécrit aussi la manière dont elle le raconte. Cela ouvre la voie à un avenir où les contributions des femmes sont enfin reconnues à leur juste valeur.
